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Tout ce qu’il faut savoir – La laïcité (4/4)

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La laïcité, c’est quoi ? (dernière partie)

 

 

Pour conclure notre chronique consacrée à la laïcité, nous vous proposons de faire un tour d’horizon des différents avis des Français en la matière. Que pensent-ils concrètement de la Laïcité ? Nous verrons que les opinions divergent selon la la conception qui prédomine (laïcité ouverte, laïcité fermée). Par ailleurs, nous verrons également comment est perçue cette notion à l’étranger, loin des passions françaises…

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Qu’en pensent les Français ?

En 2017, plusieurs sondages ont été réalisés. Ils nous livrent une tendance assez fidèle sur le positionnement des français face à la Laïcité.

En outre, un sondage de l’Ifop démontre que 53% des Français s’opposent à une éventuelle modification de la Loi de 1905.

De même, selon un sondage Ipsos et Sopra Steria, 90% des Français perçoivent la laïcité comme valeur essentielle de la République. Toutefois, 77% d’entre eux estiment que le thème est trop souvent abordé dans les débats publics. Il est vrai que depuis les dernières années, la Laïcité demeure au cœur des grands débats, notamment ceux qui ont alimenté la campagne pour les élections présidentielles de l’an passé.

Régis Debré, lors d’un récent entretien sur France Inter avec Nicolas Demorand (30/04/2018) a donné sa définition de la laïcité qui, selon lui, doit être « une maison commune », c’est « une mesure de sûreté pour maintenir la paix civile et religieuse ».

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Source : Ifop-La Croix

Dans une récente tribune parue dans Le Monde le 14 mai dernier, l’historien Patrick Weil n’hésite pas  à affirmer que : « La laïcité, c’est d’abord la liberté de conscience au cœur de la loi de 1905, qui est aujourd’hui encore,  le meilleur moyen de lutter contre la radicalisation religieuse »

Mais aussi étonnant que cela puisse paraître, la laïcité est un principe fondamental typiquement français, difficilement traduisible et transposable dans le reste du Monde.

Toutefois, nous pouvons apporter quelques exemples de définition, en Europe, au Canada ou aux Etats-Unis.

La laïcité, une particularité française ?

Outre Manche : God save the Queen

On peut déjà noter que le mot « laïcité » est difficile à traduire en anglais voire ne se traduit pas. Le mot « Secularism » s’en rapproche le plus et distingue ce qui est laïc de ce qui est clérical. Que ce soit au niveau de terminologie pas de traduction mais aussi aussi au niveau du concept, il semble bien que la définition que nous avons de laïcité en France est bien différente au Royaume-Uni.

Voltaire admirait l’Angleterre, patrie du multiculturalisme affirmé. Selon lui : « S’il n’y avait en Angleterre qu’une Religion, le despotisme serait à craindre, s’il y en avait deux, elles se couperaient la gorge, mais il y en a trente, et elles vivent en paix, heureuses. ».

Cependant, il est à noter que l’anglicalisme est devenu une religion d’Etat, et ce dès le début du XVIIIème siècle, suite à la Glorieuse Révolution. Par ailleurs, la liberté de culte est l’un des principaux piliers de la société britannique, même si depuis 2005 et l’attentat perpétré dans le métro de Londres, elle est plus encadrée.

Outre Rhin

La laïcité en Allemagne  n‘a pas les mêmes caractéristiques qu’en France. Certes, aux termes de la Constitution de 1949, la République Fédérale Allemande se veut neutre par rapport aux convictions religieuses (« il n y a pas d’Eglise d’Etat »), mais dans les faits les différentes Eglises sont partenaires de l’Etat et conservent un statut spécial, ce qui leur permet d’être subventionnées.

Les principales particularités du pays en la matière :

  • Les allemands payent un « Impôt d’église » à moins de déclarer aux services fiscaux que l’on n‘est pas inscrit dans une communauté religieuse ; 
  • Les enfants dont les parents sont croyants suivent un enseignement religieux à l’école ; ceux pour lesquels les parents refusent ce type d’enseignement  ont un enseignement moral laïque obligatoire ;

Par ailleurs, c’est l’Etat et plus précisément les Etats fédérés (les 16 Länder) qui versent des subventions aux églises pour leur entretien, les frais de personnel,…

Il faut également noter un point très important, l’Etat allemand délègue aux communautés religieuses une grande partie de l’aide sociale (Caritas pour les catholiques , diakonisches Werk pour les protestants en sont de bons exemples).

On peut citer un autre exemple de la proximité Eglise/Etat, il n’est en effet pas rare d’avoir la présence d’hommes et de femmes politiques dans les structures officielles du protestantisme et du catholicisme.

Pourquoi une telle différence ?

Peut-être parce que nos deux pays se sont construits autour de deux conceptions différentes de la Nation. En Allemagne tout d’abord, la Nation est dite « objective » car elle repose avant tout sur des faits objectifs tels que la langue, le milieu naturel ou encore une histoire commune. A ce titre, la traduction de la Bible en allemand par Martin Luther fut essentielle dans la genèse du sentiment national de ce pays. Cet élément objectif a ainsi perduré acheminant la société allemande vers plus de proximité avec la religion que dans notre propre pays. La France s’est en effet construite autour d’une conception subjective de la Nation, qui se nourrit du présent et du consentement des peuples. Cette conception s’est bien sûr développée suite à la Révolution française et les idéaux qui en découlent et qui laissent moins de place à une hegemonie religieuse.

Néanmoins, on peut constater qu’aujourd’hui la laïcité est davantage présente dans les Etats de l’ancienne Allemagne de l’Est et dans les grandes villes. Cela est peut-être dû à une certaine distanciation par rapport à la pratique publique de la religion, notamment celle des plus jeunes.

Très récemment, en Bavière (land très catholique), Markus Söder, nouveau ministre-président CSU (Union chrétienne-sociale), protestant de confession n’a pas hésité à des fins électorales à édicter une directive aux termes de laquelle désormais il devra y avoir « une croix visible dans l’entrée de chaque bâtiment public de service, comme signe d’expression culturelle et historique de la Bavière ».

En Suisse : Au nom de Dieu tout-puissant

Bien que le préambule de la Constitution fédérale commence par : «  Au nom de Dieu tout-puissant » et que la séparation de l’Église et de l’État existe bel et bien au niveau fédéral depuis 1848, il n’en demeure pas moins que la Constitution laisse une grande liberté aux citoyens concernant leurs croyances et modes de vie : « Nul ne peut être contraint d’adhérer à une communauté religieuse ou d’y appartenir, d’accomplir un acte religieux ou de suivre un enseignement religieux ».

Toutefois, en 1980, la situation a bien failli changer avec l’initiative populaire en faveur d’une « séparation complète de l’État et de l’Église » qui remettait en cause le statut de droit public qui pouvait être accordé à certains cultes par les cantons (un statut qui permet un financement public). Finalement, le texte sera rejeté par la totalité des cantons et 78,9 % de la population.

Du côté des pays du sud de l’Europe : Espagne – Italie – Portugal

Historiquement, dans ces pays, culture et religion se confondent souvent.

L’Espagne est un Etat laïc séparé de l’Eglise depuis la Constitution de 1978 (encore appelée Carta Magna) mais le texte reconnaît tout de même que l’Église catholique  est celle de la « majorité des Espagnols ».

Dans un pays où plus de 80% de la population se déclare catholique, l’instruction religieuse est une matière obligatoire à l’école. Récemment, on a pu assister à quelques inflexions en matière de laïcité. En effet, les socialistes au pouvoir entre 2004 et 2011 avaient rendu l’instruction religieuse facultative. Ensuite, en 2014, le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy est revenu sur cette position. Il est à noter qu’aujourd’hui, l’Église gère de très nombreuses écoles lesquelles accueillent un tiers des élèves espagnols.

Récemment, la prise de pouvoir du nouveau chef du Gouvernent espagnol Pedro Sánchez n’a pas manqué de surprendre une partie des espagnols et des médias.

Devant le roi Felipe VI, au palais de la Zarzuela, et en présence de son prédécesseur Mariano Rajoy, le dirigeant socialiste a seulement posé la main droite sur la Constitution qu’il a juré « de respecter et faire respecter comme la loi fondamentale de l’Etat ».

Ses six prédécesseurs dont Mariano Rajoy, y compris ceux venus des mêmes rangs du PSOE comme José Luis Zapatero avaient disposé un crucifix et une bible sur la table devant eux. Le protocole a été modifié en 2014, avec l’aval du roi, pour permettre aux futurs dirigeants d’enlever les symboles chrétiens.

Cela tombe particulièrement bien pour Pedro Sanchez. Car, comme le rappelle Le HuffPost Espagne, il a déclaré à plusieurs reprises être athée et s’est prononcé pour que la religion reste dans les églises plutôt que dans les écoles. Un pas de plus vers un gouvernement pro-Laïcité ? Rien n’est moins sûr…

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À gauche : Mariano Rajoy ex-president conservateur du Gouvernement espagnol, prêtant serment en 2014 avec un exemplaire de la Constitution ainsi qu’un crucifix. À droite : Pedro Sánchez le nouveau président socialiste du Gouvernement espagnol prêtant serment avec la Constitution et sans crucifix.

En Italie, depuis 1948, le catholicisme n’est plus constitutionnellement religion d’État. Toutefois, en 1984, le nouveau Concordat indique que les principes du catholicisme appartiennent au « patrimoine historique du peuple italien » et l’enseignement de la religion catholique est obligatoire à l’école.

Enfin, au Portugal, la Constitution affirme que l’État est laïc. Et pourtant le pays a signé un Concordat avec le Vatican au moyen duquel est garanti « le caractère exceptionnel des relations entre le Portugal et l’Église catholique ». Ce texte organise, entre autre, l’enseignement religieux dans les écoles publiques par des prêtres et garantit la validité civile du mariage religieux. Il est à noter que les prêtres sont rémunérés en qualité d’officiers d’état civil et enseignants.

Dans ces pays où il existe une séparation constitutionnelle de l’Eglise et de l’Etat, on peut parler d’une forme de « laïcité catholique » dans la mesure où, bien que la présence culturelle et spirituelle catholique soit très forte, la liberté des consciences et des croyances est garantie.

Du côté du Canada

Contrairement à la France, le Canada ne connaît pas de laïcité constitutionnalisée.

Toutefois, la jurisprudence a fortement établi les principes non seulement de séparation de l’État et des Églises mais aussi de la neutralité comme des éléments nécessaires au respect de l’égalité de tous les citoyens.

En 2016, le Bureau de la liberté de religion (BLR) créé en 2013 a été supprimé. Ce bureau avait pour mission de protéger et défendre le droit des minorités religieuses menacées, de lutter contre la diffusion de la haine et de l’intolérance fondées sur la religion et de faire la promotion du pluralisme. Mais il faisait l’objet de très nombreuses critiques. Nombreux étaient ceux qui estimaient qu’il servait la cause des chrétiens évangéliques et permettait aux conservateurs de propager leur politique sur les communautés ethniques.

Aujourd’hui c’est le gouvernement canadien qui a repris ces missions. L’ex-ministre libéral canadien des Affaires étrangères, Stéphane Dion, n’hésitait pas à affirmer : « Nous croyons que les droits de la personne sont mieux défendus lorsqu’ils sont considérés comme étant universels, indissociables, interdépendants et intimement liés. »

Le Canada a choisi une politique multiculturelle qui se base sur des « accommodements raisonnables » ou un vivre-ensemble communautaire. Ainsi, il n’est ni  interdit ni étonnant de voir un fonctionnaire de police porter le hijab ou encore un enfant sikh se rendre à l’école avec son kirpan. Récemment, une tentative d’interdiction a d’ailleurs été considérée comme une atteinte à la liberté de religion.

Du côté des États-Unis : God bless America

Les États-Unis ont inscrit dès 1787 la séparation des églises et de l’Etat dans leur Constitution. Du point de vue historique, les Américains sont fondamentalement attachés au principe de tolérance religieuse. En effet, au XVIIème siècle les premiers colons qui avaient fui le sectarisme religieux britannique (avant la Glorieuse Révolution) se référèrent au Toleration Act dès sa promulgation en Angleterre en 1789 afin d’éviter des dérives vers l’intolérance sur leur propre sol. Ainsi, la liberté de culte demeura un droit fondamental pour tout colon américain.

Alors que, comme nous le savons les hommes politiques américains prêtent serment sur la Bible et que le sentiment religieux est très présent dans les Etats, ces derniers n’interviennent absolument pas dans les affaires religieuses de la nation. Ainsi, il serait impensable comme nous le faisons en France de subventionner des écoles privées (sous contrat), de légiférer  dans le domaine des cultes ou dans le port ostentatoire de signes religieux.

Dans un pays où plus de 1 500 églises sont aujourd’hui recensées, sans compter tous les nouveaux cultes et autres mouvements sectaires qui apparaissent chaque année, il serait difficile de parler de mainmise d’une seule religion sur la société.

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 Donald Trump, Président des Etats-Unis prêtant serment sur la Bible le 20 janvier 2017 aux côtés de la First Lady Melania Trump et de son fils Baron Trump.

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Deux visions de la laïcité s’opposent : laïcité ouverte versus laïcité fermée

La laïcité en tant que telle correspond à une page d’histoire bien française, à la lutte contre le dogmatisme et la mainmise de l’Eglise catholique sur la vie publique.

On parle de laïcité fermée lorsque le concept est attaché à la stricte neutralité religieuse dans l’espace public, en opposition à une vision qualifiée d’ouverte lorsque le concept est opposé à la volonté de gommer tout signe d’appartenance religieuse.

Dans un entretien accordé au journal Libération le 23 avril 2011, le philosophe Henri Pena-Ruiz s’exprime de manière très ferme sur la laïcité dite « ouverte » :

 «  (….) Ce principe de laïcité ouverte ou positive remonte aux années 60, il a été inventé par des théoriciens au sein de la Ligue de l’enseignement. Pour moi, cette notion est parfaitement insultante pour la laïcité tout court, car elle suppose qu’il pourrait y avoir une laïcité fermée. Quand on parle des droits de l’homme, on ne dit pas des droits de l’homme ouverts. De même, quand on défend la justice, on ne parle pas d’une justice ouverte. Toute l’histoire montre que ceux qui défendent la laïcité dite ouverte ou positive sont partisans de privilèges publics pour la religion. »

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Il est maintenant temps de conclure notre chronique qui nous a occupé quatre semaines durant. Nous espérons que cette dernière a su vous livrer les clefs nécessaires pour décrypter ce concept si ambigü et polysémique qu’est la Laïcité. Nous croyons encore plus important dans une ville comme Lourdes de permettre au plus grand nombre d’être au clair avec cette notion qui demeure un pilier de notre société.

Avec cette chronique s’échève ainsi notre cycle hebdomadaire de publications qui reprendra dès la rentrée avec de nouvelles chroniques, notre revue de presse hebdomadaire ainsi que les retombées de notre grande conférence du 22 septembre prochain.

L’équipe de l’Association REMLourdes vous remercie pour votre fidélité, vos nombreux commentaires, messages de soutiens et sollicitations pour nous rejoindre.

En attendant le plaisir de vous retrouver début septembre, nous vous souhaitons un très bel été.

Bonus :

  • Quiz : en dix questions

http://www.vie-publique.fr/politiques-publiques/etat-cultes-laicite/quiz-laicite/

  • Histoire de la laïcité

https://www.cairn.info/histoire-de-la-laicite-en-france–9782130624455.htm

  • Extraits de « La laïcité ou l’histoire mouvementée d’un concept français » Daniel Moatti

http://journals.openedition.org/pyramides/378

  • La loi de 1905

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/09/14/01016-20160914ARTFIG00124-ce-que-contient-la-loi-de-1905-sur-la-laicite.php

  • Le dictionnaire amoureux

https://blogs.mediapart.fr/edition/laicite/article/190118/retour-sur-le-dictionnaire-amoureux-de-la-laicite-d-henri-pena-ruiz

  • Comité Laïcité République

http://www.laicite-republique.org/

  • Discours du président de la République du 9 avril 2018

http://www.elysee.fr/declarations/article/transcription-du-discours-du-president-de-la-republique-devant-les-eveques-de-france/

  • Les limites de la laïcité

https://www.humanite.fr/debats/jean-bauberot-la-laicite-absolue-n-existe-pas-c-es-560090

http://www.liberation.fr/societe/2012/01/19/citoyen-tu-n-invoqueras-pas-la-laicite-en-vain_789386

https://www.la-croix.com/France/Politique/VIDEO-Jean-Louis-Bianco-laicite-dinterdiction-minquiete-2018-01-11-1200905156

  • « Les 7 laïcités française » Jean Baubérot

https://journals.openedition.org/lectures/18666

http://www.institut-tribune-socialiste.fr/wp-content/uploads/2016/06/2016-06-01-Bauberot-debats4.pdf

  • La laïcité à l’Ecole

http://www.education.gouv.fr/cid95865/la-laicite-a-l-ecole.html

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2018/05/30052018Article636632613883116019.aspx

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